Journée d'étude : "Mots et corps bibliques"

Journée d’étude « Mots et corps bibliques : littéralité et mémoire textuelle »

Jeudi 7 novembre (après-midi) - vendredi 8 novembre (matin) à Bordeaux

Université Bordeaux Montaigne – EA3656 AMERIBER  (GRIAL)

Le projet « Mots et corps bibliques » se propose d’explorer la présence, le réinvestissement, la réécriture de la Bible dans la littérature hispanique et hispanoaméricaine sans limitation d’époque ni de genre. Autrement dit, c’est la Bible en tant que « grand code » de la littérature occidentale, pour reprendre le titre de l’ouvrage que Northop Frye a consacré en 1984 à la question, à laquelle nous proposons de consacrer ce projet.

C’est un lieu commun de rappeler que la Bible[1] féconde la littérature occidentale de multiples manières. Qu’il s’agisse de citations, de références plus ou moins directes, de gloses, de prises à contre-pied, le texte des deux Testaments constitue fréquemment un arrière-plan voire un hypotexte culturel impossible à ignorer au risque de laisser en friche interprétative toute une partie des œuvres concernées.

Plus qu’une « intertextualité » biblique définie comme l’identification de références, de citations, d’allusions aux deux Testaments, le projet « Mots et corps bibliques » espère donc mettre au jour la présence fertile et féconde de la Bible dans les fibres même des textes littéraires et montrer qu’elle constitue peut-être une sorte de « superstructure » de tout un pan des littératures hispaniques et hispanoaméricaines.

Ainsi on pourra se demander (à titre d’exemples ou de simples pistes de travail) comment agit le texte Biblique, lorsqu’il est identifié dans le texte littéraire, quant à la perception des personnages, des histoires, des situations. Si nous prenons le cas le plus évident des prénoms bibliques (Caïn, Ruth, Juan, María etc.) on sera amené à déterminer si la référence biblique, si elle est établie, est programmatique ou si elle engage au contraire une définition possible du personnage et dans l’un et l’autre cas, quelles sont les implications dans la structure du texte analysé. On peut aussi songer au mythe biblique d’Abel et Caïn, véritable lieu commun, notamment de la littérature d’après-guerre, qui offre non seulement une clef de lecture indispensable pour la compréhension d’une grande partie de la production littéraire depuis le tournant du XXe siècle (Abel Sanchez de Unamuno ou Los Abel d’Ana María Matute, pour n’en citer que deux[2]) mais aussi une caisse de résonance aux questionnements ontologiques qui caractérisent l’identité espagnole qui doit se reconstruire après le désastre de 1898 et le combat fratricide de 36-39. Un questionnement identitaire qui pousse à invoquer la figure divine comme personnage parmi d’autres. Il s’agira de questionner et de comparer ce Dieu-personnage à la fois dans l’hypotexte et dans ses réécritures mais aussi de s’interroger sur sa fonction. En outre, si la comparaison entre Dieu et auteur n’est pas nouvelle et structure en grande partie l’exégèse littéraire depuis au moins le XIXe siècle - on peut penser par exemple au fameux narrateur omniscient et démiurge du réalisme de l’époque -, elle nous invite également à penser les voix bibliques comme autant de narrateurs subordonnés à l’instance de régie divine. En effet, la Bible est construite sur la multiplicité des auteurs, des narrateurs, compilateurs, traducteurs etc. La fonction narrative est ainsi démultipliée, offrant une structure d’une grande modernité. Il serait intéressant dès lors de questionner cette structure biblique et son influence sur la modernité romanesque.

Ce ne sont là que quelques pistes, non limitatives, à partir desquelles ou indépendamment desquelles chacun/e doit se sentir libre d’élaborer sa propre proposition.  

Merci d’envoyer un titre (même provisoire) et un résumé succinct de vos propositions avant le 30 mai 2019 à :

Isabelle Bouchiba-Fochesato :  Isabelle.Bouchiba-Fochesato@u-bordeaux-montaigne.fr

Maylis Santa-Cruz : Maylis.Santa-Cruz@u-bordeaux-montaigne.fr

[1] La Bible ici prise en compte sera la Bible chrétienne, c’est-à-dire celle constituée par ce qu’il est convenu d’appeler, de manière inévitablement polémique, Ancien et Nouveau Testament. En effet, si nous faisons le choix délibéré et parfaitement conscient d’appréhender ce livre comme une œuvre, c’est entre autres parce qu’elle a un « commencement et une fin[1] » et qu’elle revendique une unité. C’est Northop Frye, dans son introduction au Grand Code : la Bible et la littérature, qui théorise le mieux ce point de départ qui est celui de son propre travail : 

[…] traditionnellement on a lu la Bible comme une unité et […] elle a influencé l’imagination de l’Occident comme une unité. […] Elle commence là où commence le temps, avec la création du monde ; elle finit là où finit le temps, avec l’apocalypse, et, entre les deux, elle passe en revue l’histoire des hommes, ou les aspects de cette histoire qui l’intéressent, sous les noms symboliques d’Adam et d’Israël.

  • Frye, Northop, Le grand Code : la Bible et la littérature

[2] La poésie n’est pas en reste, citons par exemple ces quelques vers d’Antonio Machado extraits de « En tierras de España » de Campos de Castilla : “Veréis llanuras bélicas y páramos de asceta /—no fue por estos campos el bíblico jardín—:/son tierras para el águila, un trozo de planeta/por donde cruza errante la sombra de Caín” ou encore les très célèbres vers de Blas de Otero dans “Hija de Yago” de Pido la paz y la palabra: “Ángeles y arcángeles se juntan contra el hombre./ Y el hambre hace su presa, los túmulos su agosto./Tres años y cien caños de sangre Abel, sin nombre….”. Sans parler, encore, du grand poète José Angel Valente …